John‑Henry Westen : Il y a eu beaucoup de discussions récemment depuis que nous avons révélé que le tribunal pénal du Vatican examine effectivement la pétition d’Andrea Cionci, le célèbre journaliste italien qui a suivi avec ténacité l’affaire de la démission de Benoît. Est‑elle réelle ? A‑t‑elle satisfait aux exigences du droit canon ? C’est effectivement en cours d’examen au tribunal pénal du Vatican.
Que se passe‑t‑il si un pape devenait hérétique ? Le pape Innocent III dit très clairement que si le pape devenait hérétique, il perdrait son office — il doit être chassé et foulé aux pieds par les hommes.
P. Paul Kramer : Merci beaucoup de m’avoir invité. J’espère pouvoir apporter un éclairage sur ce sujet. Pour la plupart des personnes qui abordent la question, c’est déroutant si elles sont des laïcs sans formation dans ce domaine. Permettez‑moi de commencer par la démission de Benoît XVI et d’expliquer pourquoi certains soutiennent qu’elle était invalide.
Beaucoup de ceux qui ont écrit ou pris la parole sur ce sujet ont des diplômes ecclésiastiques en droit canon ou en théologie, mais leurs opinions ne reflètent souvent pas l’esprit canonique et doctrinal de l’Église. Ils manquent d’importantes distinctions. Certains disent que Benoît avait l’intention d’abandonner l’office et que, par conséquent, sa renonciation était valide. Mais lorsqu’on examine la question du point de vue du droit canon et de la théologie, on ne demande pas ce qu’il a voulu subjectivement ; on demande quel était l’objet formel de son acte. Autrement dit : qu’a‑t‑il réellement exprimé dans sa déclaration de renonciation ? A‑t‑il renoncé au munus (l’office) ou n’a‑t‑il renoncé qu’au ministerium (l’exercice actif du ministère) ?
Le canon 332 stipule que si un pape démissionne, il doit renoncer au munus. Or la déclaration de Benoît dit explicitement qu’il ne renonce pas au munus ; il parle de renoncer à l’exercice du ministerium. À mon sens, c’est une contradiction : si un pape démissionne, il doit renoncer au munus, mais Benoît a dit qu’il ne renonçait pas au munus — donc, quoi qu’il ait fait, il n’a pas démissionné de la papauté. Voilà l’énigme qui pourrait être expliquée par le « secret », et les gens ont le droit de demander ce secret et les autres textes pertinents.
Beaucoup de commentateurs prétendent que Benoît utilisait les mots ministerium et munus de façon interchangeable, ou qu’il avait implicitement l’intention de renoncer au munus même s’il n’a pas employé ces mots exacts. Je soutiens que c’est incorrect. Quand on analyse la Declaratio de Benoît — surtout en latin — il est clair qu’il entendait renoncer à l’exercice du ministerium tout en conservant le munus dans un sens passif, spirituel. Des années plus tard, il a déclaré explicitement que son munus demeurait, que ce qui lui restait était un mandat spirituel. Ainsi, jusqu’à la fin, il a maintenu cet aspect du munus.
Une renonciation pontificale valide ne peut avoir lieu que si le pape renonce totalement au munus. La formulation de Benoît a, en fait, créé une situation analogue à celle d’un évêque qui renonce à la juridiction et devient évêque émérite : il abandonne la gouvernance mais conserve le titre et un aspect passif. Benoît a calqué la démission du pape sur la démission d’un évêque diocésain — mais cette analogie échoue parce que le munus pétrinien est singulier et indivisible : il est inhèrent à une seule personne. La perte de l’office exige une renonciation explicite au munus lui‑même.
Historiquement et doctrinalement, le munus est singulier et appartient à une seule personne. Un homme ne perd ce munus que par la mort ou par une renonciation volontaire. Si Benoît a conservé le munus sous quelque forme que ce soit, alors son acte n’a pas produit la perte du pontificat.
John‑Henry Westen : Vous avez parlé des explications ultérieures données par Benoît. Qu’a‑t‑il dit lorsqu’on l’a interrogé explicitement, par exemple au sujet de la confusion créée par Amoris laetitia et les commentaires du cardinal Burke ?
P. Kramer : Interrogé par des journalistes, Benoît a répondu qu’il ne voulait pas prendre de position directe sur des questions de gouvernance car cela interférerait avec la gouvernance de l’Église ; son munus, a‑t‑il dit, demeurait la dimension spirituelle. Il a décrit ce mandat spirituel — en latin, le munus — comme lui appartenant encore. Cela confirme sa vision selon laquelle il a conservé le munus d’une manière spirituelle et passive.
Pour cette raison, la Declaratio de Benoît n’est pas suffisante pour renoncer valablement à l’office. Beaucoup de commentateurs négligent l’objet formel de son acte et traitent à tort la « renonciation » comme si elle n’était que l’abandon de l’exercice actif du gouvernement.
John‑Henry Westen : Si un pape ne renonce pas valablement au munus mais seulement au ministerium, quelles sont les conséquences pour François et maintenant pour Léon ? Comment cela se déroule‑t‑il ?
P. Kramer : Il y a plusieurs conséquences canoniques et théologiques. L’enseignement de l’Église et le droit canon distinguent entre ceux qui sont suspectés d’hérésie et ceux qui sont manifestement et évidemment hérétiques formels. Pour les suspects d’hérésie, on applique des admonestations ecclésiastiques et des procédures canoniques. Pour les hérétiques publics et manifestes, la peine peut être l’excommunication automatique et la perte automatique de l’office ; cette perte ne dépend pas d’un jugement prononcé par l’Église — elle survient du fait même de l’hérésie, et le jugement ecclésiastique ne fait que confirmer ce qui est déjà advenu.
Le pape Innocent III a enseigné à ce sujet : si un pape devient hérétique, il perd son office. L’hérétique est hors de l’Église ; il devient inférieur à tout catholique en dignité. Cela se reflète dans des cas historiques traités par les conciles concernant les antipapes. Ainsi, si la renonciation de Benoît n’était pas valide et que l’homme qui revendique la papauté — Jorge Bergoglio — est un hérétique public, alors il est incapable d’exercer l’office. La tradition canonique et théologique dit qu’un pape notoirement hérétique perd la capacité de détenir le munus pétrinien.
J’ai traité ces sujets en détail dans mes ouvrages. J’explique pourquoi Benoît n’a pas valablement renoncé à l’office et pourquoi François, même s’il a été accepté universellement dans un certain sens, pourrait être incapable de la papauté s’il est un hérétique manifeste.
John‑Henry Westen : Pouvez‑vous expliquer comment les théologiens déterminent l’hérésie manifeste et ce qui rend une personne incapable d’être pape ?
P. Kramer : Les canonistes et les théologiens distinguent les degrés d’hérésie. Pour les procédures pénales concernant les suspects d’hérésie, le supérieur adresse des avertissements canoniques au sujet. Mais lorsqu’une personne est un hérétique public et manifeste, elle subit des peines automatiques, y compris la perte de l’office. Le concile de Constance, en traitant des antipapes, a souligné qu’en raison du schisme et de l’hérésie une personne pouvait avoir perdu son office du fait même de son erreur.
Une personne devient incapable d’être pape si sa personne même s’oppose à la foi. Saint Robert Bellarmin et d’autres docteurs expliquent qu’un hérétique est un sujet inapte au pontificat parce que la papauté exige que le pape soit le fondement de la foi. Si un homme s’oppose à la foi, il ne peut pas être ce fondement.
John‑Henry Westen : Si François n’était pas pape, que s’est-il passé à sa mort ? Qu’en est‑il de Léon XIV ?
P. Kramer : Si François n’est pas pape parce qu’il est un hérétique manifeste, alors à sa mort la situation dépend de l’autorité de l’ordinaire magistère et de l’acceptation par l’Église d’une élection ultérieure. Si un successeur ultérieur est indubitablement orthodoxe et accepté par toute l’Église, les théologiens estiment qu’une telle acceptation universelle pourrait convalider un pape élu même si l’élection antérieure avait été invalide. En d’autres termes, un successeur orthodoxe et largement accepté pourrait devenir pape.
Cependant, tout porte à croire que Léon prône la synodalité comme principe constitutif de l’Église — une « Église synodale ». La synodalité comme principe constitutif remet en cause la constitution divine de l’Église catholique fondée sur la primauté de saint Pierre. Le modèle anglican est un prototype de structure synodale : gouvernance par des conseils ou des hiérarchies nationales plutôt que par une primauté pétrinienne singulière et suprême. Si Léon promeut la synodalité d’une manière qui nie la juridiction pleine et absolue du pape, cela soulève des indices canoniques d’hérésie. Selon les critères canoniques, cela pourrait faire de lui un pape douteux et justifier des corrections.
Où cela nous laisse‑t‑il ? Cela nous laisse dans l’attente de voir si Léon sera corrigé et s’il clarifiera ses positions. S’alignera‑t‑il sur la foi et la tradition apostolique, ou s’orientera‑t‑il vers la synodalité et un modèle de gouvernance incompatible avec la primauté pontificale ? Il faut attendre et, si nécessaire, demander correction.
John‑Henry Westen : Merci beaucoup, père Kramer. J’encourage ceux qui veulent en savoir plus à se procurer les livres du père.
P. Kramer : Merci.